Objectifs de développement durable : en phase avec les priorités de l’Afrique

Afrique Renouveau Décembre 2015

Afrique Renouveau Décembre 2015

Le 26 septembre dernier, un jour après l’adoption par les dirigeants mondiaux d’un nouveau programme de développement connu sous le nom de Programme de développement durable à l’horizon 2030, des personnalités issues du monde de la politique, de la société civile, des affaires et du divertissement se sont réunies à Central Park à New York pour un événement annuel organisé par l’organisation non gouvernementale Global Citizens.

Parmi les personnalités éminentes présentes se trouvaient le Vice-président américain, Joseph Biden. la Première dame des États-Unis, Michelle Obama, le Secrétaire général de l’ONU, Ban Ki-moon, et d’autres invités de marque, comme la lauréate du prix Nobel de la paix Malala Yousafzai, l’industriel milliardaire britannique Richard Branson et la chanteuse et lauréate des Grammy Awards  Beyoncé Knowles.

Plus de 60 000 personnes assistaient à cet événement qui avait pour objectif de sensibiliser aux questions d’égalité des sexes, d’environnement, de pauvreté, de paix et de justice. Les dirigeants qui n’avaient pas pu se déplacer – le président américain Barack Obama et le Premier ministre britannique David Cameron notamment – se sont adressés aux invités par liaison vidéo.

Le festival a été l’occasion de célébrer l’adoption par les Nations Unies des Objectifs de développement durable (ODD), mais aussi le moyen pour chacun – individus, organisations, pays – de lancer un cri de ralliement en vue de redoubler d’efforts pour rendre le monde meilleur.

« Avec la passion et la compassion dont vous êtes tous capables, nous pouvons faire de ces objectifs mondiaux une réalité », a déclaré Ban Ki-moon lors de son discours. Le chef des Nations Unies faisait référence aux 17 ODD et 169 cibles conçus pour orienter le programme de développement mondial durant les 15 prochaines années. « Ces objectifs sont des promesses signées par vos dirigeants, a souligné Ban Ki-moon. Demandez-leur de les tenir. Exigez des résultats. »

Michelle Obama, Malala Yousafzai et Amina Mohammed, ancienne conseillère spéciale sur la planification du développement pour l’après-2015, ont de leur côté renchéri sur les propos du Secrétaire-général : alors que la Première dame des États-Unis mettait l’accent sur les besoins d’éducation des jeunes filles, Beyoncé a, fidèle à elle-même, pimenté l’événement diffusé par liaison satellite et par Internet, avec une performance à la fois divertissante et instructive sur les ODD. Le festival, auquel assistaient des milliers de personnes, a été regardé par des millions de téléspectateurs à travers le monde.

Faste et substance

Le 25 septembre, date à laquelle débutait à New York un sommet des Nations Unies de trois jours sur le développement durable, quelque 193 États membres,  représentés pour la plupart par leurs chefs d’État, ont ratifié les ODD. Les 39 étages du siège des Nations Unies étaient éclairés de 17 couleurs différentes qui représentaient chacune un objectif, transformant le bâtiment emblématique en un éblouissant spectacle.

Lors du sommet, les dirigeants mondiaux se sont engagés à travailler d’arrache-pied pour atteindre les objectifs et les cibles qu’ils s’étaient fixés. La chancelière allemande, Angela Merkel, s’est exprimée sans ambiguïté : « Nous voulons changer notre monde, et nous le pouvons. »

Le discours du chef de l’Église catholique devant l’Assemblée générale des Nations Unies a été particulièrement poignant. Le pape François a adressé une mise en garde aux chefs d’État et autres dignitaires présents : « La soif égoïste et illimitée de pouvoir et de prospérité matérielle ne peut résulter qu’en une mauvaise utilisation des ressources naturelles et une aggravation de l’exclusion des plus faibles et des défavorisés. »

Mais derrière le faste, il y avait aussi la substance. Car les ODD ont pour ambition d’éradiquer la pauvreté, la faim et l’inégalité, de s’attaquer au changement climatique et de construire des infrastructures résilientes d’ici à 2030. Entre autres objectifs de premier plan, des efforts particuliers seront consacrés à réduire la mortalité maternelle à moins de 70 pour 100 000 naissances, à l’éradication du VIH/sida, de la tuberculose, du paludisme et d’autres maladies tropicales, à la qualité de l’éducation et à l’égalité des sexes, à l’accès généralisé à l’eau potable et à l’énergie, aux solutions contre le changement climatique et à la recherche d’une croissance économique d’au moins 7% au niveau mondial.

OMD et inégalités

Selon certains experts du développement, les 169 cibles que les États se sont fixées ont le pouvoir de changer radicalement le monde. Si ces cibles étaient effectivement atteintes, elles permettraient de concevoir un monde sans guerre, où chacun vivrait confortablement et s’endormirait le ventre plein de nourritures nutritives, où le fossé entre les pays développés et les pays en développement serait réduit, où l’égalité des chances régnerait entre hommes et femmes, où des infrastructures modernes seraient accessibles aux habitants des milieux ruraux et où le changement climatique ne menacerait plus l’existence des hommes. N’est-ce là qu’une fantaisie utopiste ?

Pour les partisans des ODD, ce rêve pourrait devenir une réalité. Pourquoi pas ? demandent-ils. Après tout, les objectifs du Millénaire pour le développement (OMD) sont généralement considérés comme un succès, alors qu’ils inspiraient moins confiance que les ODD au moment de leur adoption. Dans son discours , Ban Ki-moon a décrit les OMD comme « le mouvement anti-pauvreté le plus abouti de toute l’histoire ». Et dans un entretien accordé à Afrique Renouveau, Amina Mohammed décrit les 17 objectifs comme « une réponse aux crises du monde d’aujourd’hui » (voir l’intégralité de l’entretien dans ce numéro, pages 6-7).

Logiquement, si les OMD ont été bénéfiques, les ODD devraient l’être plus encore. Par exemple, grâce aux OMD, le nombre de personnes qui vivent dans l’extrême pauvreté (avec moins de 1,25 dollar des États-Unis par jour) est passé de 47% en 1990 à 14% en 2015. Et la mortalité infantile a diminué de 12,6 millions à 6,6 millions sur la même période, ainsi que le note la Banque mondiale.

Les critiques positives des OMD ne reflètent cependant pas forcément la situation socioéconomique actuelle de tous les pays en développement, particulièrement en Afrique. Un rapport d’évaluation des OMD sur l’Afrique publié en septembre par la Commission économique des Nations Unies pour l’Afrique (CEA), la Banque africaine de développement (BAD), le Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD) et l’Union africaine (UA) fait état de résultats mitigés. Des progrès ont certes été enregistrés dans des domaines tels que la représentation politique des femmes, la mortalité maternelle et le taux d’inscription dans les écoles secondaires, mais l’Afrique n’a pas été en mesure d’atteindre tous ses objectifs, y compris en matière de réduction de la pauvreté. Cet échec est attribué à une mise en œuvre défaillante  et à des financements au compte-gouttes.

Selon certains critiques, la réduction de plus de moitié du nombre de personnes vivant dans l’extrême pauvreté mise en avant par  les partisans des OMD n’a pas été universelle. Ces chiffres résultent aussi de l’impressionnante croissance de pays comme le Brésil, la Chine ou le Vietnam. Or, selon le Fonds monétaire international, la croissance de ces économies est désormais entrée dans une phase de ralentissement, suscitant des doutes quant à  leur capacité de contribuer à la réduction de la pauvreté dans le monde au cours des 15 prochaines années, comme elles l’ont fait ces 15 dernières années.

Affronter la réalité

L’ économie africaine, dont la croissance a été d’environ 5% sur la dernière décennie, ralentira elle aussi pour s’établir à 4,2% en 2015 selon la Banque mondiale. Son président, Jim Yong Kim, explique que même si la croissance chinoise augmentait et que l’Afrique retrouvait son rythme de 5% par an, 6% à  7% de la population mondiale continuerait de vivre  dans une pauvreté extrême. Actuellement, on estime que sur plus d’un milliard de personnes vivant dans l’extrême pauvreté, 415 millions vivent en Afrique.

Pire encore, avec la chute des prix du pétrole et ceux des matières premières, les pays exportateurs de pétrole comme le Nigéria (la plus grande économie africaine) ou encore l’Angola devront résoudre des problèmes économiques qui pourraient compliquer leurs efforts de lutte contre la pauvreté. C’est le constat que dresse Kaushik Basu, économiste en chef de la Banque mondiale : cela signifie qu’atteindre les cibles des ODD en Afrique exigera des efforts d’autant plus importants.

Pour Carlos Lopes, cependant, les statistiques africaines offrent un tableau incomplet de la situation du continent. Dans un entretien avec Afrique Renouveau, le Secrétaire exécutif de la CEA explique qu’il arrive que « les comparaisons soient inadéquates d’un point de vue méthodologique. On ne compare pas un marathonien avec un sprinteur en imposant aux deux la même ligne d’arrivée. » Les pays qui sont en meilleure position d’un point de vue socioéconomique atteindront leurs cibles plus rapidement que les autres, poursuit-il. Le rapport d’évaluation publié par la BAD, l’UA, la CEA et le PNUD souligne ainsi que le véritable succès des OMD a été « d’aider les gouvernements [africains] et les partenaires du développement à concentrer leurs efforts sur les problèmes les plus pressants du développement humain ».

Les ODD  comptent un nombre important de cibles qui s’appliquent aux pauvres, aux femmes et aux questions d’égalité ou de développement. Ces cibles sont des défis majeurs pour l’Afrique, où le VIH/sida, le paludisme, la tuberculose et d’autres maladies tropicales ralentissent l’accumulation des richesses et le développement. Selon les estimations de la Banque mondiale, l’épidémie d’Ebola, qui a touché la Guinée, le Libéria et la Sierra Leone dès le  début de 2014, va coûter à ces pays 1,6 milliard de dollars en croissance économique. Le PNUD ajoute que la région ouest-africaine dans son ensemble  pourrait souffrir de pertes liées à l’épidémie à hauteur de 3,6 milliards de dollars par an entre 2014 et 2017, en raison d’une baisse de l’investissement étranger direct, des fermetures de frontières et des annulations de vols.

Depuis le début de l’année 2015, on a enregistré 214 millions de nouveaux cas de paludisme  en Afrique et cette maladie a causé 438 000 décès. « En 2015, 80% des cas de paludisme et 78% des décès se sont concentrés dans quinze pays, essentiellement en Afrique subsaharienne », affirme l’Organisation mondiale de la Santé (OMS). L’éradication du paludisme et d’autres maladies tropicales constituerait  un immense progrès pour l’Afrique.

Les ODD et l’Agenda 2063

Combattre la faim et augmenter les investissements dans les infrastructures rurales sont aussi des priorités pour le continent, à l’instar de la croissance économique, de l’accès à l’énergie et à l’eau et des investissements dans l’agriculture. En 2013, les dirigeants africains ont adopté l’Agenda 2063 – un éventail de sept « aspirations » qui ressemblent beaucoup aux ODD. Ces aspirations ne constituent pas un document de planification, explique Carlos Lopes. Ils envisagent plutôt « l’Afrique qu’on aimerait voir émerger 100 ans après la fondation de l’OUA [Organisation de l’unité africaine] », l’organisation continentale qui a muté pour devenir l’Union africaine en 2002. En mars dernier, les dirigeants africains ont approuvé le premier plan décennal de mise en oeuvre de ces « aspirations ».

Le lien entre les ODD et l’Agenda 2063 est clair dès la lecture de la première aspiration : « Nous voulons une Afrique prospère fondée sur une croissance inclusive et un développement durable » – et plus spécifiquement, une croissance annuelle d’au moins 7% (identique à la cible de l’ODD), des citoyens bien nourris et en bonne santé, et un triplement de l’offre de denrées alimentaires et de la taille du secteur agricole. Dans le cadre de l’Aspiration 6, l’Afrique espère un développement « qui s’appuie notamment sur le potentiel des femmes et des jeunes ».

Pour les experts, la concordance entre  l’Agenda 2063 et les ODD est donc claire. Mais l’Agenda 2063 pourrait-il entraver  la mise en oeuvre des ODD ? Absolument pas, affirme Carlos Lopes, qui envisage au contraire une convergence de ces  deux agendas. « L’Afrique aura son propre agenda, ce qui lui permettra de dialoguer avec l’agenda universel », explique-t-il, en ajoutant que les pays africains qui mettront en place des plans de développement qui s’appuient sur l’Agenda 2063 pourraient décider d’introduire  dans ces plans des activités liées aux ODD.

Etant donné que nombre de pays africains dépendront des financements des donateurs pour mettre en oeuvre les ODD, la marge de manoeuvre dont ils disposeront pour l’allocation des ressources selon les secteurs risque d’être limitée. Mais Carlos Lopes espère que l’Afrique ne s’appuiera pas trop lourdement sur les bailleurs de fonds. « Il est important que les pays génèrent des recettes au niveau interne. Aucun pays ne s’est développé sans générer de revenus propres », observe-t-il en soulignant qu’il est crucial que l’argent des bailleurs de fonds ne soit utilisé que pour stimuler la mobilisation de ressources internes à ces pays.

Amina Mohammed, l’ex-conseillère spéciale des Nations Unies, espère de son côté que les ODD dynamiseront le continent en l’aidant à agir pour atteindre les buts affichés, comme les OMD avant eux. Des indicateurs spécifiques aux ODD seront publiés en mars 2016, assure-t-elle, pour mesurer les progrès accomplis par chaque pays.

Les ODD et leurs cibles étant eux-mêmes alignés sur les priorités de l’Afrique dans son ensemble, le continent pourrait bien être à l’aube d’une transformation majeure.

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